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Au Libéria, le surf pour apaiser la mémoire des enfants soldats
au Libéria à la rencontre d'anciens enfants soldats, enrôlés malgré eux dans la guerre civile qui a duré de 1989 à 2003, et fait plus de 250 000 morts.

Damien Castera. Cela fait mal d’années que je fais des expéditions portées sur la nature, en Alaska par exemple. Là, j’avais envie de baser mon voyage sur l’humain et j’ai commencé à chercher des destinations pour trouver une histoire à raconter. Je suis tombé sur une photo de la vague de Robertsport, à la frontière du Sierra Leone, et en faisant quelques recherches, j’ai vu qu’il y avait une petite communauté de surfeurs qui était en train d’émerger. On voulait parler de la guerre, bien sûr, mais on voulait surtout aborder la reconstruction du pays, la résilience par le sport, par le surf.

Quelle a été votre réaction en arrivant sur place ?

C’est un pays qui reste très pauvre, on voit que la guerre a laissé des séquelles, les murs sont délabrés, on sent que le pays peine à se relever. C’était une première pour moi ce genre de voyage, normalement, j’ai plutôt l’habitude d’aller dans les forêts, je n’ai pas l’habitude de trop me mélanger avec les populations et là je me suis renseigné pendant 6 mois pour bien connaître l’histoire du pays, j’ai vu des images d’archive sur la guerre.

Votre film montre plusieurs témoignages forts, dont on sent qu’ils sont racontés avec beaucoup de pudeur. Avez-vous eu du mal à convaincre les habitants de parler ?

La guerre est un sujet assez tabou là-bas, ils ont décidé de tourner la page. Il n’y a pas eu de tribunal international donc il y a beaucoup de personnes qui ont participé à cette guerre qui sont encore au gouvernement où ont des postes importants, aucun criminel de guerre n’a été jugé… On a fait le choix de partir en équipe très réduite, simplement à deux, pour pouvoir proposer un climat idéal pour obtenir ces témoignages. La chose importante c’est qu’on leur a expliqué que contrairement à d’autres équipes passées avant pour faire des reportages, nous, on ne voulait pas faire de sensationnel, mettre en avant le côté violent de la guerre, des horreurs cannibales.

Lorsqu’il est dans l’eau, il ne pense plus à rien

Vous abordez l’aspect sportif et la façon dont le surf a trouvé sa place dans la région. Comment est l’intérêt du surf dans la communauté ?

Il y a un siège des Nations-Unis au Libéria, donc il a dû y avoir pas mal de passages d’Américains, qui ont surfé à Robertsport. Et l’un deux, qui travaillait aux Nations-Unis, a laissé une planche sur place, qui a été récupérée par Alfred Lomax. Il est le premier surfeur du Libéria, on a essayé de le retrouver mais il a disparu depuis quelques années. Avec Alfred, Benjamin McCrumada, qu’on interroge dans le film, a commencé à surfer et de fil en aiguille, la communauté s’est créée. Il y a également deux autres Américains qui ont voulu créer un surf club, malheureusement, en 2014, l’épidémie d’Ebola a explosé et ils sont rentrés chez eux. Le projet est tombé à l’eau. Ils ont quand même laissé quelques planches derrière eux qui sont aujourd’hui utilisées. Maintenant, les surfeurs locaux essayent de s’organiser, de faire avec ce qu’ils ont pour reconstruire le surf club, pour pouvoir faire des compétitions.

Les jeunes qui surfent aujourd’hui rêvent-ils du haut niveau ?

Il y en a quelques-uns qui rêvent de gagner des compétitions, notamment ce jeune qu’on voit dans le film. Mais il reste un décalage avec le niveau international. Cependant, cela reste un endroit avec des vagues exceptionnelles, alors s’ils arrivent à s’organiser avec des surfeurs de plusieurs générations, s’ils se structurent et parviennent à obtenir de l’aide sur le matériel, ils pourront vraiment faire évoluer le sport.

Quel rapport au surf entretiennent les locaux ?

Dans le film, il y a deux générations. Il y a ceux qui ont la trentaine et ont vécu la guerre, qui ont été enrôlés comme enfants soldats. Et il y a la génération d’en-dessous, leurs enfants par exemple, ou encore les jeunes qu’on voit dans le film qui ont 13 ou 14 ans, qui eux n’ont pas connu la guerre et n’ont pas la même notion du surf. Pour les anciens enfants soldats, on connaît tous le pouvoir du sport et encore plus du sport de nature comme le surf, dont on dit qu’il nettoie le corps et l’esprit. Cela leur permet d’oublier les fantômes du passé. A la fin du film, on voit ce personnage qui a été enrôlé - il ne nous dit pas tout et nous n’avons pas tout montré -, il explique que lorsqu’il est dans l’eau, il ne pense plus à rien. Alors que pour les enfants, c’est surtout un moyen de canaliser l’énergie de la jeunesse, de ne pas zoner dans la rue.

On lui a volé sa jeunesse

Au-delà du surf, votre film donne également la parole à une jeune fille qui témoigne de façon très forte du sort des femmes et explique vouloir devenir avocate…

Le viol a été une arme de guerre pendant des années, 80% des femmes ont été violées quasiment au Libéria, aujourd’hui il y a encore 20% des femmes qui se font violer. Mais lorsqu’on a interrogé cette jeune fille, on ne s’attendait pas du tout à ce qu’elle nous raconte tout ça. On voulait juste lui demander ce qu’elle voulait faire plus tard et elle nous a dit qu’elle voulait être avocate pour pouvoir poursuivre les gens qui ont commis ces horreurs. A Robertsport on a réussi à avoir une surfeuse mais elle s’est vite échappée donc nous n’avons pas eu le temps d’échanger avec elle.

Quel est le souvenir le plus marquant que vous gardez de ce voyage ?

Toute la partie où on est dans le township de West Point, où justement, on a obtenu ce témoignage de la jeune fille, a été un moment assez fort qu’on a tourné dès le premier jour de notre voyage. Mais ce que je retiens personnellement, c’est la passation entre l’un des anciens enfants soldats, Augustine, et son fils. A la fin, on le voit qui surfe et qu'il lui passe ensuite sa planche. Pour lui c’est un bonheur immense de voir son fils surfer parce qu’il dit que lui, on lui a volé sa jeunesse. J’ai été très touché par ce contraste générationnel.

Les personnes que vous avez rencontrées ont-elles pu voir le documentaire ? Pour l’instant seul Peter, qu’on voit au début du film, l’a vu. Il arrive à avoir un peu internet. On l’a envoyé à certaines personnes de Robertsport mais on n’a pas eu de retour, c’est un peu la galère avec Internet. Je crois qu’ils sont en train de l’installer dans le village justement.

Dans le générique de fin, vous expliquez avoir apporté des équipements notamment pour assainir l’eau. C’était important pour vous de contribuer à l’amélioration du quotidien de la population ?

Quand on est invité à manger chez quelqu’un, on amène quelque chose, une bouteille de vin… Là on est venu faire un documentaire donc j’ai demandé à un contact sur place ce qu’on pouvait apporter pour un premier voyage. Les planches de surf c’était compliqué parce que nous-mêmes, on n’a pas beaucoup d’argent. On nous a dit qu’un décès sur cinq venait de l’insalubrité de l’eau, donc a fait une cagnotte pour avoir du budget pour commander 70 filtres à eau. Cela ne parait pas grand-chose comme ça mais un filtre sert à quinze personnes pendant dix ans. On ne le dit qu’à la fin du film parce que ce n’était pas le sujet. On l’aborde dans le générique pour expliquer que n’importe qui peut amener un filtre ou deux. On a eu de belles images, dans des écoles notamment, mais on ne voulait pas donner l’impression d’être les voyageurs qui arrivent pour sauver l’Afrique.

Ce projet vous a-t-il donné envie d’en réaliser d’autres, sur le même sujet ?

Ca fait un petit moment que j’essaye de mélanger la passion et l’engagement, que ce soit l’environnement, ou l’humain par exemple. C’est bien de pouvoir mélanger le voyage, la curiosité et l’histoire du pays dans lequel on va, en essayant de le traiter avec une forme d’optimisme – parce qu’aujourd’hui il y a beaucoup de choses qui ne donnent pas envie d’être optimistes. J’ai envie de continuer sur cette voie-là. Des enfants soldats malheureusement il y en a partout. En Colombie, il y a encore ceux qui ont été enrôlés avec les FARCS. J’ai été contacté par des ONG. Mais ça peut être tout autre chose. J’avais réalisé un petit film sur les enfants de Papouasie qui surfaient avec des planches faites dans les troncs d’arbres. Ce sont des histoires loin de la performance du surf, mais qui montrent comment des gens à travers le monde, sans Internet mais par un mimétisme obscure arrivent à surfer sans même savoir comment on fait vraiment.

Source: Paris Match